La Peau de la Grèce


Extrait de : La Peau de la Grèce, Karine Berger, Alternative Économique, 12 février 2012
« Tu aimerais, dis, une petite fille à trois dollars, disais-je à Jack. - Shut up, Malaparte. - Ce n’est pas cher après tout, une petite fille pour trois dollars. Un kilo de viande d’agneau coûte bien plus cher. » Curzio  Malaparte décrit en 1945 l’incommensurable honte d’être vainqueur et la dérive d’une Italie prête à se vendre, sans grande résistance, à ses nouveaux maîtres.  Ce soir, c’est la Grèce qui subit cette humiliation infinie. Et c’est l’Europe toute entière qui peut faire sienne ce précepte de « La Peau » : « Quand on est lâche, il faut être lâche jusqu’au bout ».
La succession des  « plans » supposés sauver la Grèce a jusqu’ici été ponctuée par si peu de sincérité qu’elle en devient difficile à résumer :

Pour faire très court :
1.      Un premier plan à 110 milliards (2 mai 2010) qui a été partiellement versé par tranches, prolongeant au fur et à mesure les échéances de l’an dernier, en transformant la dette privée en dette vis-à-vis des Etats européens et du FMI (il reste encore 200 milliards détenus par le privé et sur lesquels ont lieu les appels) ; en pratique, ce plan a à peine permis d’accompagner le gonflement parallèle de la dette…
2.      Un deuxième plan à 130 milliards (y compris hair cut volontaire par les banques européennes qui est négocié sous le volet PSI) dont aucune tranche n’est encore versée et qui fait  l’objet du marchandage actuel : soit la Grèce accepte un certain nombre de mesures (le psychodrame avec la troika a porté sur un effort supplémentaire de 350 millions !) soit elle fait défaut en mars car elle n’aura pas les 14 milliards nécessaires à son échéance.
·         Au total, il faut comprendre que l’argent versé n’a pas (encore) remboursé des emprunts existants de la Grèce.
·         Il a au mieux permis à l’Etat grec de faire face à ses échéances et trouver un peu d’argent frais.
·         Cet argent n’est là que pour permettre de reconduire des lignes de crédit qui arriveraient à expiration. Eventuellement.
Et sous condition que la Grèce renonce peu ou prou à son autonomie politique.
Seuls les résultats comptent dans la gestion d’une crise. Or les résultats ne sont justement pas là.
·         La dette grecque est passée de 263 milliards en 2008 à 355 milliards en 2011.
·         Le Pib grec est lui passé de 233 milliards à 218 milliards.
·         Le chômage de 8% à 18%.
·         Et avec un taux d’intérêt officiel à 32%, il va de soi que la Grèce ne peut plus se financer du tout sur les marchés. Et pour longtemps.
Car le poids de la dette sur la création de richesse n’a jamais cessé d’augmenter.
Jamais. 
Et sauf annulation massive de la dette, la dynamique enclenchée continuera désormais jusqu’au défaut.
C’est l’unique problème. La profonde absurdité. L’assourdissant échec.  C’est justement ce point dur qu’aucun  sommet européen n’a voulu sérieusement aborder. A tel point qu’avant même le vote des députés grecs, les responsables européens, le ministre allemand Schauble en tête, ont annoncé que le ratio de la dette ne pourra jamais redescendre comme ce qui est prévu dans l’accord (120% de PIB en 2020). Voir ici : et c’est à lire car cela  ressemble vraiment à un traité de capitulation  :
On en est là : du chantage sur la souveraineté d’un pays pour quelques malheureux 350 millions qui de toute façon ne seront jamais remboursés. Pour arriver à passer le cap de mars, on demande à la Grèce toujours plus d’engagements qu’elle ne tiendra jamais, qui ne résolvent ni  de près ni de loin son problème, et qui vont provoquer  le chaos  politique du pays. J’ai écrit « sérieusement aborder » ; qu’est-ce que cela signifie ? Prendre des mesures permettant de gérer la dynamique en tenant compte des hypothèses réalistes de croissance et de taux d’intérêt.
Petite parenthèse technique. Une dette est contractée avec de l’argent « inventé » ; les institutions autorisées à créer de la monnaie (grosso modo les banques commerciales mais il n’y a pas qu’elles) font du crédit en créant de la monnaie. En revanche les intérêts de cette dette sont remboursés (un Etat ne rembourse en pratique jamais le capital) avec du « vrai » argent grâce à la croissance économique qui crée de la « vraie » richesse…
Tout va bien tant que le taux de croissance est supérieur au taux d’intérêt :
on crée plus de richesse qu’on en a à rembourser.
Tout dérape quand le taux d’intérêt devient plus élevé
que le taux de croissance économique.
Il se trouve que en Grèce du fait à  la fois des plans d’austérité extrêmes, et de la panique, il n’y a pas de la croissance mais de la récession : le PIB diminue d’année en année… et sans doute pour longtemps. Dans le même temps le taux d’intérêt s’envole… y compris (et c’est peut-être le plus scandaleux)  celui réclamé par les pays européens et le FMI. Mécaniquement, il y a gonflement du ratio de la dette sur PIB : c’est la spirale infernale dans laquelle est actuellement happée la Grèce.
Au stade où nous en sommes, il n’y aura plus de remboursement possible :
1.      il faut soit faire défaut (on ne remboursera pas),
2.      soit permettre à un acteur qui peut - lui - récréer de l’argent à volonté, de racheter cette dette.
Il s’agit de la monétisation par la BCE. Il n’y a pas d’autres solutions. Tant que la spirale continue, promettre des garanties supplémentaires revient véritablement à remplir un tonneau des Danaïdes.
Alors pourquoi les responsables européens réduisent un des leurs à l’humiliation si ce n’est pour au moins aboutir quelque part ? Disons-le : l’incompétence le dispute à la veulerie.
Un peu d’incompétence est  probable : beaucoup trop de gens, y compris au plus haut sommet de l’Etat français, n’ont jamais compris et admis la logique de la dynamique de dette. C’est vrai que pour être totalement convaincu, il faut savoir faire un petit développement limité, niveau math sup. Ce serait au fond pardonnable, si ce n’était pas plus grave : soyons franc, aucun des dirigeants européens actuels n’a vraiment eu envie d’imaginer la zone euro dans 20 ans ou même 10 ans.
Voilà la dimension « veulerie » de toute l’histoire. Beaucoup trop long par rapport à leur propre horizon politique. La technique dite des « rustines grecques » permettait de contourner le sujet, en croisant les doigts pour que la bombe n’explose pas trop tôt, ou que le feu n’embrase pas la forêt voisine. Ce qui se passera dans 5 ans n’était effectivement pas directement de leur ressort. La conséquence est là : il n’y a plus grand-chose qui pourra stopper le défaut unilatéral grec. Soit en mars, soit à un autre moment. Donc la faillite du pays.
Entendez-moi : pas  la faillite de l’Etat, la faillite d’un pays, celle de toutes ses banques, la ruine de tous ceux qui ont encore quelques sous sur leur compte, la banqueroute de ses entreprises etc… la probabilité pour que la démocratie survive dans un pays subissant un tel choc est historiquement inférieure à une sur deux.
En fait ce n’est plus le sujet principal.
Le sujet c’est la capitulation de l’Europe. La honte et l’hypocrisie auront sans doute déjà emporté l’Union européenne quand la Grèce sortira de son chaos politique.
Les jeux sont faits : le jour où les deux principaux dirigeants européens ont accepté d’attendre jusqu’à 4 heures du matin, dans la pièce à côté, que 3 banquiers veuillent bien se mettre d’accord sur un abandon de dette, l’Europe a capitulé.
Elle a accepté de vendre une petite fille pour 3 dollars.
Notre incapacité à faire preuve d’un minimum de pragmatisme et de solidarité dans la crise de la Grèce témoigne de notre peu de désir de continuer l’aventure ensemble. Et prouve que nous finirons tous par nous abandonner, les uns après les autres. Comme l’a si bien écrit le Caméléon : « Che cosa sperate di trovare a Londra, a Parigi, a Vienna? Vi troverete Napoli. È il destino dell’Europa di diventare Napoli.” Il vous suffit de remplacer ce soir Napoli par Athènes.

Extrait de : Grèce : « Vous nous abandonnez ! », Christina d’Athènes, Ze Rédac Nous n'avons que le pouvoir des mots, 13/02/2012
Grèce : « Vous nous abandonnez ! »
Au pied de l’Acropole, cette colline que le monde entier nous envie, les monuments de marbre, à la ligne parfaite, immuable, dominent une ville enfiévrée. Hier, la concierge m’a demandé, craintivement “Christina, c’est la guerre ?”.
La guerre ? Oui, on peut le penser. Les manifestations se succèdent, les pierres volent. Athènes de bruit et de fureur. Athènes étranglée par son élite. Athènes abandonnée de tous.
Oui, nous sommes les abandonnés.
D’une Europe qui n’a jamais vraiment voulu de nous. Qui nous a toujours regarde comme des mangeurs de fromage et d’oignons. Un peuple ? Quel peuple. À leurs yeux, nous ne sommes qu’une bande de paysans et d’éleveurs de brebis, dont certains ont pu sortir de leur crasse et construire des super tankers. Et si le monde entier nous envie Socrate et loue notre si belle civilisation, ça n’est pas de nous dont ils parlent, mais des livres d’histoire et de philosophie. Nous sommes désincarnés. Nous, les grecs modernes, machine à touristes et à îles paradisiaques.
Abandonnés par nos  gouvernants, la droite comme la gauche. Nous avons subi la botte des colonels et la médiocrité, la fraude, la voracité des gouvernants qui se sont succédés, des dynasties entières, qui se lèguent le pouvoir comme on transmet son champs d’oliviers.
Fraude, comptes maquillés, marchés douteux, services publics en coupe réglée, sur protection des plus puissants, système ” démerde toi ” des plus petits.  Ah oui, on peut nous épingler pour notre évasion fiscale, notre argent au noir et notre façon systématique de contourner les lois. Mais qui peut survivre sans cela dans un pays où depuis toujours l’argent va à l’armée et où le clientélisme et l’élitisme sont rois.
Abandonnés enfin par nous même. Oui, les grecs ont renoncé à redresser la tête, fatigués qu’ils sont d’être jugés, trahis, étouffés, par le FMI, l’Europe, les banques, les Etats.
Nous avons lancés tous les appels aux secours, depuis 2010. Nous avons alerté. Personne n’a voulu entendre. Tout le monde à ferme les yeux en se disant : après tout ça n’est que la Grèce. Tout est dans ce “que”, cette humiliation quotidienne de tout ce que nous sommes de notre histoire de nos valeurs, de nos vies, tout simplement, une vie valant autant que la vie d’un allemand, d’un danois ou d’un espagnol.
Cette façon de nous traiter, de parler de nous, de nous imposer une purge dont tout le monde savait que nous ne pouvions y survivre, tout cela nous a amène à nous abandonner nous même, à ne plus nous respecter. À casser, à mettre le feu. À nous battre.
Athènes flambe… La jeunesse est en colère. Elle veut casser, casser, comme on tape sur un mur avec les poings de l’impuissance. Face à nous, les flics, les soldats, casqués mais qui derrière leur casque, pensent comme nous, vivent aussi mal que nous.
Un peuple abandonné à son désespoir. Vous serez comptable de la suite. Tous