L'homme qui veut révolutionner l'économie


Extrait de : L'homme qui veut révolutionner l'économie, Marc Lambrechts , L’Echo, 18 février 2012

Roman Frydman, professeur d’économie de la New York University, balaie les idées reçues. Il veut une nouvelle économie basée sur la "connaissance imparfaite". Un futur Nobel en puissance?

Ma première rencontre avec Roman Frydman date du début 2008. Lehman Brothers n’avait pas encore fait la culbute – et Fortis non plus –, mais la crise financière était déjà bien enclenchée. Déjà à cette époque, ce professeur d’économie de la New York University, au fort accent polonais, tirait les premières leçons de la crise et s’attaquait, avec une certaine férocité, aux modèles mathématiques censés décrire l’évolution de l’économie et des marchés financiers. Des modèles qui, tout au long de la crise, ont largement failli. Mais qui paradoxalement sont toujours utilisés aujourd’hui, y compris par les banques centrales. Comprenne qui pourra…

Beyond Mechanical Markets

 

Imperfect Knowledge Economics

Quatre ans plus tard, ce natif de Varsovie tient un discours toujours aussi fort: les fondements de la macroéconomie doivent changer si l’on veut éviter de nouvelles crises. Et il propose sa théorie: l’économie de la connaissance imparfaite ("imperfect knowledge economics").

Il a reçu le soutien de gens aussi prestigieux que George Soros ou Edmund Phelps, prix Nobel d’Economie, et paraît bien décidé à poursuivre sa petite croisade économique, avec une série d’implications pratiques pour les régulateurs de marché et les banques centrales.

"Je sais que cela prendra du temps pour convaincre tout le monde que mes idées peuvent être utiles. Mais des initiatives existent, comme l’Institute for New Economic Thinking (Inet). Cela m’encourage à aller de l’avant."

Avec Michael Goldberg, il a publié deux livres: "Imperfect Knowledge Economics" en 2007 et "Beyond Mechanical Markets" en 2011 (Princeton University Press). En fin d’année, il publiera "The Way Forward for Macroeconomics", avec Edmund Phelps.

On aurait pu éviter la crise qui a débuté voici cinq ans.

Dans ses ouvrages, Frydman souligne que nous vivons dans un monde de "connaissance imparfaite", où la prévision parfaite n’a donc pas sa place. "Personne ne peut prévoir le futur parfaitement. Ni les marchés ni les États. J’en sais quelque chose. Je suis né en Pologne. Pendant longtemps, avec le communisme, certains pensaient que l’État pouvait réguler parfaitement l’économie. On sait ce qui est arrivé: le communisme a explosé."

Il reconnaît que, si ses deux livres ont reçu des avis favorables dans la presse ("Financial Times", "The Economist"…), l’accueil est plus mitigé dans les milieux académiques. "C’est difficile pour des économistes de reconnaître que leur métier comporte de sérieuses limites."

Deux camps

Ces dernières années, le débat entre économistes s’est polarisé autour de deux camps.

1.      D’un côté, ceux qui pensent que les acteurs économiques sont "rationnels" et les marchés financiers parfaits et efficients. Une sorte de jardin d’Eden dans le paysage économique.

2.      De l’autre, ceux qui pensent, au contraire, que les marchés sont irrationnels et fonctionnent comme une sorte de casino.

Moi, je fais partie du deuxième camp, j’ai été en affaires pendant plus de 30 ans en faisant de l’exportation de haute technologie, donc, j’ai une petite idée de quoi que je parle.

De croire à une mondialisation utopique en pensant que tout le monde est beau et gentil et que le système va s’autorégulariser de lui-même est une simple illusion.

Malheureusement, la cupidité et l’avidité sont intrinsèques à la nature humaine, la mondialisation débridée permet d’amplifier ce comportement, au détriment de tous les pays industriels.

Les compagnies ne se délocalisent pas pour faire du profit, mais pour FAIRE PLUS DE PROFIT pour satisfaire ainsi l’avidité et la cupidité des actionnaires.

Donc, des écosystèmes au complet de hautes technologies se déplacent vers les pays émergents, car le QI du Chinois, du Coréen ou un Indien est aussi élevé que le vôtre, sauf il coûte moins cher.

Le professeur Frydman critique les deux camps, car leurs partisans considèrent que les acteurs économiques agissent à la manière de robots et ne tiennent nullement compte des changements et des évolutions technologiques.

Et Frydman de distribuer les coups: c’est le courant dit "rationnel" qui a encouragé les gouvernements à rester aveugles face aux mouvements extraordinaires des prix des maisons ou des actions qui ont précédé la crise. C’est la même croyance qui a abouti à la dérégulation des marchés, avec là aussi des conséquences sévères. Aujourd’hui, à la lumière de la crise, ce courant des anticipations rationnelles et des marchés efficients, qui a dominé la pensée économique depuis quarante ans, est remis en cause. "Mais on est tombé dans un autre extrême." Celui de l’"économie et de la finance comportementale", avec des modèles très populaires de bulles financières où l’on explique que les mouvements de cours des actifs financiers sont le fait de participants irrationnels, qui ne tiennent nullement compte des éléments économiques fondamentaux et qui succombent à une exubérance irrationnelle et à la psychologie de masse. Dans cette logique, les États seraient parfaitement impuissants face à des vagues irrationnelles.

Cette attitude expliquerait que les efforts de réforme (Dodd-Frank aux Etats-Unis, normes bancaires de Bâle III…) portent exclusivement sur la manière de renforcer les défenses des banques et non pas sur des politiques destinées à réduire directement les mouvements excessifs des cours.

 "C’est une erreur. Il est nécessaire de réduire ces mouvements excessifs, lorsqu’on voit les dégâts occasionnés à l’économie",

confie Frydman.

Les fondamentaux et la Bourse

Pour les marchés d’actions, l’économiste américain confirme que les éléments fondamentaux ont une influence primordiale sur les cours. Tout effet psychologique, lié à une certaine euphorie qui existerait au sein du marché et jouerait un rôle positif, s’évaporerait rapidement si les bénéfices des sociétés ou les chiffres économiques prenaient une autre direction…


Si vous voulez plus de détail, voici un PDF de son essai.

Which Way Forward for Macroeconomics and Policy Analysis