Laxisme monétaire et austérité budgétaire : un mélange indigeste


Extrait de : Laxisme monétaire et austérité budgétaire : un mélange indigeste, Guillaume Duval, Alternative Économique, 05 mars 2012

Les dirigeants européens mènent une politique paradoxale et inégalitaire, analyse Guillaume Duval dans sa chronique sur Radio Nova : la politique monétaire subventionne les banques pendant que les politiques budgétaires pèsent sur les pauvres.

Vous voulez nous entretenir de « policy mix » à l'échelle européenne. Vous y allez fort de bon matin !

Oui, je présente d'avance toutes mes excuses aux auditeurs, mais j'ai l'intention en effet de vous bassiner avec du jargon d'économiste, parce que cette notion de « policy mix » est indispensable pour comprendre ce qui ne va pas en Europe actuellement…

Bon allons-y, qu'est-ce que c'est donc que ce fameux policy mix ?

Pour leur politique économique, les autorités publiques disposent de deux types d'outils.

1.      D'une part, la politique monétaire, généralement confiée à une institution indépendante du gouvernement, comme c'est le cas en Europe avec la Banque centrale européenne. Celle-ci fixe un taux d'intérêt directeur auquel elle prête de l'argent aux banques ordinaires. Elle peut aussi décider de créer de la monnaie pour l'injecter dans le circuit économique, comme elle vient de le faire à deux reprises depuis trois mois pour 1 020 milliards d'euros au total, soit 10 % du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro.

2.      Parallèlement, les gouvernements mènent de leur côté une politique budgétaire. Quand ils laissent filer leurs déficits, cette politique soutient l'activité car les dépenses supplémentaires excèdent les recettes additionnelles. Quand ils diminuent au contraire ces déficits cela freine l'activité, puisque les recettes augmentent plus vite que les dépenses. La combinaison de ces deux politiques monétaire et budgétaire constitue ce qu'on appelle le « policy mix ». Et c'est cette combinaison qui détermine si au bout du compte les pouvoirs publics soutiennent l'activité ou au contraire la freinent.

Et qu'en est-il actuellement en Europe ?

Justement ce qui est très particulier actuellement en Europe c'est que la politique monétaire va très loin dans un sens, pendant que la politique budgétaire va elle aussi très loin, mais dans le sens radicalement opposé.

1.      La politique monétaire est franchement laxiste avec des taux d'intérêt très bas : la BCE prête aux banques à 1 % actuellement alors que l'inflation se situe à 2,7 % dans la zone euro. Et elle injecte de colossales masses d'argent dans le circuit.

2.      Tandis que parallèlement les Etats serrent très fort la vis budgétaire en restreignant rapidement et tous ensemble leurs déficits publics.

Où est le problème ? L'un compense l'autre, non ?

D'une part, il n'est pas établi que l'un compense vraiment l'autre : pour l'instant, le violent coup de frein sur les politiques budgétaires a fait plonger l'économie de la zone euro dans la récession et fait bondir le chômage qui dépasse désormais largement les sommets de 2009-2010. Mais surtout ce ne sont pas les mêmes qui profitent de la politique monétaire laxiste et qui souffrent des politiques budgétaires restrictives.

Prêter beaucoup d'argent aux banques à des taux d'intérêt très bas revient en effet à les récompenser alors qu'elles nous ont plongés dans la crise avec leurs imprudences. Elles peuvent ainsi gagner de nouveau beaucoup d'argent en prêtant à des taux très supérieurs aux Etats, aux particuliers ou aux entreprises gonflant de la sorte les bonus de leurs dirigeants tout en se remettant à spéculer à tout va sur l'immobilier, les matières premières ou dans les pays émergents, pour le plus grand bonheur du portefeuille de leurs traders.

Et bien sûr, d’acheter des obligations souveraines pourrîtes pour faire des banques pourrîtes, un vrai monde de zombies

Tandis que les restrictions budgétaires touchent au contraire de plein fouet les simples citoyens. Et d'abord les plus démunis, quand, comme c'est le cas actuellement, ces restrictions consistent surtout à diminuer les dépenses publiques, et en particulier celles de la protection sociale.

Bref, avec ce policy mix, l'Europe marche sur la tête : on subventionne grassement les banques pendant qu'on fait payer la crise aux pauvres : il ne faut pas s'étonner si elle n'est pas très populaire en ce moment…