Un protectionnisme intelligent

Au moins en Europe, il y a des débats, en Amérique du Nord, la mondialisation est une religion, malheur de dire qu’il faut établir un juste équilibre.

·         Évidemment, nos médias traditionnels n’osent pas en discuter, car il appartient à l’oligarchie

·         Pour les économistes : malheur si tu es contre la mondialisation, tu risques d’être excommunié par ton directeur de département, tout probablement lui-même est devenu directeur parce qu’il prêchait la sainte religion.

·         Pour nos politiciens : oubliez cela, il couche avec Bay Street ou Wall Street.

Ouais, pas fort comme débat, allons en Europe, il semble qu’il y a plus d’ouverture d’esprit, en Amérique du Nord on bâillonne toute discussion.


Extrait de : Le protectionnisme, une nécessité ?, Yohann Duval, Les Echos, 26 mars 2012

Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvresLundi 19 Mars, une conférence sur le protectionnisme était organisée à l'école de guerre économique. Le dernier livre d'Erik S. Reinert, "Comment les pays riches sont devenus riches et pourquoi les pays pauvres restent pauvres", était mis à l'honneur et le débat concernait la notion de "protectionnisme intelligent", thème ardemment défendu par l'un des candidats à l'élection présidentielle.

"Physiocratie" et "anti-physiocratie"

Après une brève introduction de Claude Rochet, pour qui il est impossible de comprendre le présent si on ne connaît pas l'histoire, et qui estime qu'on peut tout démontrer par la théorie dès l'instant où l'on décide de ne plus tenir compte de la réalité, Erik S. Reinert a pu développer sa théorie. D'après lui, la véritable alternative au clivage gauche-droite se trouve dans l'affrontement entre les physiocrates et les anti-physiocrates.

Les physiocrates sont les partisans d'un marché libre, où la fortuna (selon la définition proposée par Machiavel), c'est à dire la chance ou l'imprévu, joue un rôle majeur. Ce mode de fonctionnement, comme en témoignent les événements récents, entraîne inévitablement spéculation et crises financières. Les anti-physiocrates sont les opposants à cette idéologie, c'est à dire les promoteurs d'une intervention humaine (ou virtù), d'une politique industrielle et d'un contrôle du système financier.

Rappelant qu'aucune nation n'est devenue riche sans une période de protectionnisme, il affirme que trop de libre-échange conduit de manière quasi-systématique à de violentes réactions. Il n'hésite ainsi pas à classer les révolutions de 1789 ou de 1848 dans ce cadre de révoltes face à une politique trop influencée par les physiocrates. Constatant les similitudes de ces périodes avec la situation actuelle, il craint qu'un moment de troubles majeurs ne survienne dans les années à venir pour rétablir l'équilibre.

Bien sûr, dites cela au jeune, 20 ,30  40, 50 % de chômage essaient de leur vendre les bienfaits de la mondialisation, en disant que tu coûtes trop cher et on préfère délocaliser pour faire plus de profit.

Le choix d'installer ou d'enlever la protection (et le choix de ce qu'il faut protéger) serait donc la décision la plus stratégique à laquelle un État pourrait faire face.

Malheureusement, l'occident a oublié ce fait et a commencé à croire sa propre propagande : l'Asie triomphe car les occidentaux ont "désappris" les raisons de leur succès et ont embrassé les thèses de Ricardo. Mais s'il défendait aussi ardemment le libre-échange, c'est parce qu'il voulait que l'Angleterre demeure la seule nation industrielle du monde... ses idées ne convenaient par conséquent qu'à un contexte précis et leur généralisation ne pouvait que mener certaines nations dans l'impasse.

Pour éviter un déclin "à la Venise", où l'occident ne serait plus qu'un musée érigé en l'honneur de sa gloire passée, il préconise l'instauration :

D'un protectionnisme intelligent, qui assure l'équilibre entre producteurs et consommateurs et qui permette à chaque pays de maintenir ou de développer une base industrielle.

Cela permettrait au passage de diminuer l'importance des guerres de change, qui n'en sont qu'un substitut et qui s'avèrent au final bien pires que les barrières douanières !

Exacte, ou tout simplement imprimer de l’argent, car l’État n’a plus assez de revenues, car les multinationales sont passées maîtres à faire du chantage fiscal ou de l’évasion fiscale, ou le poids fiscal revient quasi uniquement au simple contribuable.

The scandal isn't what's illegal - it's what's legal.

En moyenne, les pays de l'OCDE ont réduit leur taux d'impôt sur les sociétés de 40 % ces vingt dernières années. Dans un monde libre d'entraves économiques, les multinationales peuvent magasiner leur régime d'imposition et choisir le pays qui leur offre les taux d'imposition les plus avantageux.

C’est la classe moyenne qui va écoper !.

Large corporations lead the charge in tax arbitrage. U.S. tax law allows multinationals to indefinitely defer their tax obligations on foreign earned profits until they ‘repatriate’ (send back) the profits to the U.S. U.S. corporations have increased their overseas stash by 70% in four years, now over $1 trillion.

Abolition des filiales et des succursales dans les paradis fiscaux. Selon Statistique Canada, les investissements canadiens directs à l'étranger dans les paradis fiscaux sont passés, entre 2003 et 2008, de 94 milliards de dollars à 146 milliards de dollars- Bermuda, Cayman Island.

The clearest evidence that companies are carefully managing where they report their taxable profits is that earnings overseas have grown faster than sales abroad.(1)

L'avis des économistes

Hervé Juvin est ensuite intervenu pour dénoncer la situation actuelle, où "il n'y a de vérité que dans le libre-échange" et où ceux qui posent des questions sur ce dogme "sont déjà dans la délinquance". Il s'est ensuite attelé à démontrer que protectionnisme et libre-échange ne sont pas valables en tous temps et en tous lieux : il s'agit en réalité de savoir si le moment est venu d'ouvrir ou de protéger davantage.

Fustigeant la naïveté de l'Europe, incapable de définir ses intérêts et donc de les défendre, il a souligné que l'absence de contrôle entraînait nécessairement une perte d'autonomie. Pour appuyer son argumentation, il a comparé les frontières à notre peau : sans échange de la peau avec l'extérieur, le corps meurt. Mais sans peau, le corps ne filtre plus rien, laisse entrer tous les poisons et meurt également.

Gabriel Colletis a pour sa part tenu à mettre en avant l'importance de l'industrie dans ce débat : sans protectionnisme, pas de projet industriel possible. Mais sans projet industriel, le protectionnisme n'a guère d'utilité. D'où l'intérêt de lutter contre les dumpings sociaux, environnementaux et financiers, pour éviter la mise en concurrence de tous les travailleurs du monde entre eux, les aberrations du type "droits à polluer" et les abus concernant les rémunérations du capital. Il a enfin plaidé pour une "véritable règle d'or", qui ne concernerait pas le PIB mais un seuil maximum de détention de la dette publique par des non-résidents.

Jean-Luc Gréau, enfin, a rappelé la nécessité absolue de se battre contre les fausses évidences entretenues par les défenseurs du libre-échange, à savoir que le protectionnisme serait ringard, qu'il signifierait la fermeture des frontières (la confusion entre protectionnisme et autarcie étant systématique) et qu'il pourrait mener à la guerre (l'exemple de la crise de 1929 est ainsi souvent utilisé alors que tout s'était mis en place et que les faillites avaient débuté bien avant l'instauration de mesures de protection).

Le débat politique

Après ces interventions d'économistes, la deuxième partie de la soirée était consacrée à un bref débat entre représentants de différents candidats à l'élection présidentielle. L'occasion de comparer les différentes opinions à la veille d'une élection décisive pour l'avenir du pays.

C'est Henri Weber (PS) qui a ouvert le bal. Dénonçant le dogme du libre-échange, qui ne tient debout "ni sur le plan théorique, ni sur le plan historique", il a centré son discours sur la notion de "juste-échange", chère aux socialistes. Refusant de considérer le protectionnisme comme une solution véritable au prétexte que le Parti Socialiste est "internationaliste", il a plaidé pour la réciprocité et le respect de l'ordre juridique mondial. Selon lui, la réponse principale doit venir de notre capacité à proposer des produits innovants et créatifs.

Jacques Myard (UMP) a ensuite pris la parole, en déclarant d'emblée qu'il s'exprimait "en son nom propre". Précision utile, car voir un député de la majorité s'emporter contre l'euro et contre les billevesées libre-échangistes est peu commun ! Il a dénoncé tous les dogmes et a plaidé pour le pragmatisme : dans le monde actuel, "il n'y a pas d'idéologie à avoir, il faut s'adapter à la situation".

Fustigeant la cherté de l'euro, la naïveté de l'Europe et la "doctrine Fourastié" prédisant la fin de l'industrie sur le sol Français, il s'est dit certain que la diversité des idéologies dans l'Union Européenne rendrait impossible un accord, et que cela conduirait inévitablement le continent à un affrontement politique. Terminant son intervention par une proposition consistant à rendre la loi Française supérieure aux directives européennes, il a été largement applaudi par une salle... qui ne pouvait alors que se demander ce qu'un homme avec de telles convictions pouvait encore faire à l'UMP.

Vint ensuite le tour de Jean Arthuis (MoDem), proche de François Bayrou. Caricature de l'euro-libéral béat, il n'a fait que réciter le catéchisme centriste : comparaison à l'Allemagne, plaidoyer pour les baisses de charges et d'impôts, attaques contre les Grecs "qu'on aurait jamais du admettre dans l'euro", phrases toutes faites pour affirmer que "l'Europe c'est la paix" - provoquant la réaction d'une personne du public, lui signifiant à juste titre que la pax americana avait permis l'Europe, mais pas l'inverse - ou que "l'euro est un bouclier"... il a aussi et surtout suscité l'effroi en annonçant sans détour que l'euro "était un aller sans retour pour l'intégration européenne" et qu'il "n'y avait pas d'alternative" à cela.

Pour revenir sur terre, l'intervention du porte-parole de Nicolas Dupont-Aignan, Laurent Pinsolle (DLR), venait à point. Replaçant le débat dans un cadre plus global, il a insisté sur l'obligation de repenser l'Europe en accordant une place aux nations : c'est en effet au niveau national que l'on peut prendre des décisions applicables à un ensemble homogène. Il ne faut plus avoir peur de défendre les intérêts Français, même si cela signifie mettre les pieds dans le plat pour "sortir du logiciel libre-échangiste" qui va "dans le mur".

Il a également insisté sur la nécessité de "déverrouiller" l'esprit des Français, en choisissant avec soin les mots ("anarchie commerciale" au lieu de "libéralisation", par exemple) ou en soulignant les incohérences et les erreurs historiques lors des débats. Il a enfin regretté qu'à gauche, "le cerveau s'arrête de penser quand on parle national"... l'idée d'Europe n'étant pas fondamentalement meilleure que l'idée de France. Une intervention remarquable en tous points, que je partage avec plaisir, tant elle souligne avec clarté l'urgence de la remise en cause des théories dominantes.

Jean-Richard Sulzer (FN) concluait finalement le débat politique en affirmant sans détour que "le protectionnisme devient intelligent là où le libre-échange est imbécile", puis en dénonçant les ravages du mondialisme sur l'emploi. Il posait finalement une question simple : "Veut-on des RMIstes heureux car capables d'acheter des écrans plats made in Taïwan ?".

Pour un débat sans totems ni tabous

Cette conférence riche, intense et passionnante aura été une fois de plus l'occasion de constater que la réflexion sur les ravages du libre-échange progresse. Il ne faut plus avoir peur de parler clairement de protectionnisme, et pas uniquement en période de campagne électorale comme le fait de manière opportuniste le président sortant ! Le combat s'annonce difficile (comme en témoignent les réticences des partis européistes - PS, MoDem, UMP - sur ce sujet) car "la théorie dominante sert des intérêts dominants" (pour reprendre une expression de Gabriel Colletis), mais il mérite d'être mené. C'est désormais aux citoyens de s'emparer de ce sujet crucial.