Les journalistes contre l'économie

Extrait de : Les journalistes contre l'économie, Acrithène, Contrepoints, 23/11/2012

Beaucoup supposaient que les journalistes avaient leur propre idéologie, en particulier en économie. Regardons si cette thèse tient ou non la route.

Par Acrithène.

Les lecteurs de mon blog constituent très probablement une audience « éclairée » qui lit aussi les journaux de référence et regardent des émissions télévisées un peu plus sophistiquées que le journal du soir. Et peut-être lisent-ils aussi d’autres très bons blogs d’économie qu’on trouve sur internet.

Peut-être ont-ils remarqué qu’un blog comme le mien défend des idées ou présentent des données qui sont rarement évoquées dans la presse traditionnelle. On pourrait s’entendre sur le fait que les blogs constituent un complément aux médias dominants. Qu’ils ont une vocation alternative.

Ce serait vrai dans un monde idéal où les journaux proposeraient une synthèse correcte des problématiques économiques, marginalement complétée par des médias alternatifs. Mais c’est totalement faux. Parfois, mes interlocuteurs me parlent des déclarations de tel ou tel économiste dont je n’ai jamais entendu parler. Pour tout vous dire, je lis rarement les journaux, et regarde encore plus rarement la télévision. Mais il me suffit de regarder sur Wikipédia pour découvrir que François Lenglet, éminent économiste des médias, est diplômé en lettres modernes, ou de constater que tel ou tel prétendu économiste travaille chez Natixis pour m’en amuser.

La France ne manque certainement pas d’économistes renommés, mais ils ne passent jamais à la télévision. Sans doute certains préfèrent-ils rester dans leur tour d’ivoire. D’autres enseignent aux États-Unis. Mais ce ne sont pas des explications suffisantes. Maurice Allais, dont je ne partage pas les opinions mais qui n’était rien de moins que prix Nobel d’économie, en avait apporté un témoignage révoltant peu avant sa disparition.

« Je fais partie de ceux qui n’ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu’ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j’ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j’assistais en téléspectateur le message que j’étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n’est venue d’aucune chaîne de télévision et ce, durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d’autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel… téléspectateur. »

La vérité est que les médias ont leur propre théorie économique. Pire, ils ont leur théorie sur ce que doit être le débat économique : d’un côté les généreux qui trouvent le marché méchant, de l’autre de prétendus experts aux raisonnements austères qui s’entêtent à dire que deux et deux font quatre, et recadrent l’enthousiasme des premiers.

Les gens comme Allais risquaient juste de perturber le public. En revanche, deux des plus influents économistes des dernières décennies ont réussi à s’ouvrir le cœur des médias. Le premier, a eu la bonne idée de publier un pamphlet contre le FMI à l’époque où cela faisait bien, c’est Joseph Stiglitz. L’autre était un pourfendeur de George Bush, une qualité qui semble indémodable, c’est Paul Krugman. Les deux ont le mérite d’avoir obtenu le prix Nobel.

Mais leur principal mérite auprès des médias est d’être des défenseurs de l’État dépensier et de la relance par le déficit public. À noter qu’aucun des deux n’a reçu le prix Nobel pour des travaux liés à ces sujets, Paul Krugman ayant reçu le prix pour sa contribution à la théorie des échanges internationaux et à la géographie économique (et a le vilain défaut d’être un libre-échangiste) tandis que Joseph Stiglitz a été récompensé pour ses travaux de microéconomie sur les asymétries d’informations. Les travaux de Krugman et Stiglitz sur ces sujets sont juste brillants, mais sans rapport avec leur engagement actuel.

Ces deux comparses sont les seuls économistes de premier ordre que cite la presse grand public pour s’opposer à la prétendue folie de la rigueur aveuglée. Évidemment, la citation de deux prix Nobel fait du mal à Mme Merkel et ses faucons allemands, à l’évidence méchants gratuitement, vu que les vrais experts défendent le déficit et l’État providence.

L’extraordinaire audience offerte par la presse à ces deux keynésiens est juste sans rapport avec leur influence académique. Pour le montrer, j’ai choisi quelques un des économistes libéraux les plus éminents et comparé leur audience académique et « journalistique » : Robert Barro, Robert Lucas, Edward Prescott, Eugene Fama, Martin Feldstein, James Buchanan, Gary Becker, Thomas Sargent, Myron Scholes…

Parmi cette sélection de neufs économistes, six détiennent ce prix Nobel qui fait l’autorité de Krugman et Stiglitz. Parmi les trois autres, Robert Barro est le deuxième économiste le plus cité au monde, Martin Feldstein est connu pour avoir conseillé Reagan, et Eugene Fama est l’auteur de l’hypothèse des marchés efficients. Comme cette dernière théorie est devenue un des plus grands hommes de paille des commentateurs, on pourrait s’attendre à ce qu’il soit souvent interrogé pour se défendre.

En utilisant deux bases de données (Repec pour les citations académiques, et Factiva pour les citations de presse), j’ai reconstitué l’audience de chacun des économistes cités, et construit le graphique suivant.

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On y voit que la presse est scandaleusement biaisée. Le nom d’un des neufs économistes libéraux que je vous ai cité a été mentionné 326 fois dans la presse ces deux dernière années. Et encore ces 326 mentions comprennent-elles les 132 références à Thomas Sargent, parce que ce dernier a reçu le prix Nobel en 2011. En revanche, Stiglitz et Krugman ont été mentionnés à 1300 reprises. À noter que ce problème n’est pas spécifiquement francophone.

Pour ce qui est des citations académiques, l’addition des seuls macro-économistes Robert Barro et Robert Lucasl’emporte largement sur le couple keynésien. La relative inexistence de Robert Barro et Robert Lucas dans la presse ne vient pas de leur manque d’engagement ou de points de vues pas assez radicaux pour plaire aux journalistes. Robert Barro a déclaré que les relances budgétaires suivant la chute de Lehman Brothers constituaient les pires ordures législatives depuis les années 1930, tandis que Robert Lucas a expliqué que l’importation du modèle européen par Obama conduirait les États-Unis au même déclin que l’Europe.

J’espère que mes chroniques contribueront autant qu’elles le peuvent à un rééquilibrage, même si leur force de frappe est bien ridicule face à France Télévisions. À noter que je vous ai déjà parlé de Robert Barro et de James Buchanan (billet), ainsi que de Thomas Sargent (billet). Les autres suivront probablement.