Il va falloir réapprendre à gouverner


Extrait de : Les illusions perdues, Sandra Moatti, rédactrice en chef adjointe d'Alternatives Economiques, Alternatives Economiques, décembre 2012

Cinq ans déjà. A l'évidence, la crise dans laquelle nous sommes entrés en 2007 n'est pas un accident de parcours que quelques adaptations marginales des règles du jeu permettraient de dépasser. Elle met à bas trois grands mythes du dernier quart du XXe siècle et ouvre trois grands chantiers.

1.   Premier mythe : celui d'une finance bienfaisante

Allouant au mieux les capitaux et les risques, et capable de s'autoréguler. Cette croyance s'est brisée sur les milliards engloutis par les Etats pour sauver les banques et combattre la récession. Dans le cadre du G20, aux Etats-Unis, en Europe, les pouvoirs publics ont renforcé les règles pour obliger les banques à plus de prudence et créé des institutions pour mieux les surveiller. Mais les intérêts à combattre sont extrêmement puissants. Ils entravent toujours l'émergence d'un nouveau paradigme qui mettrait réellement la finance au service de l'économie réelle.

2.   Deuxième mythe : celui d'une mondialisation heureuse

Facteur d'efficacité pour les entreprises et de gain de pouvoir d'achat pour tous. En réalité, la libre circulation des marchandises et des capitaux a creusé des déséquilibres intolérables, entretenant l'illusion que des pays pouvaient vivre de l'épargne accumulée par d'autres, tout en se vidant de leur industrie. En plein marasme, l'Occident réalise qu'il n'est plus le centre du monde. Les pays émergents sont devenus d'avides consommateurs de matières premières, de redoutables concurrents industriels, des puissances financières. Comment l'échange avec ces nouveaux géants peut-il devenir mutuellement avantageux ?

3.   La troisième illusion est européenne : c'est celle d'une monnaie sans État.

Les nations ont cru pouvoir tirer les bénéfices économiques de la monnaie unique sans en payer le prix politique. La crise s'est engouffrée dans ce vide de souveraineté. Mais elle a aussi révélé aux membres de la zone euro leur communauté de destin, les conduisant à mettre en place progressivement une mutualisation partielle des dettes. Restent à inventer les formes politiques aptes à porter cette nécessaire solidarité et à stopper les ravages d'une austérité qui asphyxie l'activité économique.

Domestiquer la finance, réorienter les systèmes productifs, piloter l'Europe. Ces trois chantiers débutent à peine. Ils supposent des choix collectifs clairs et une volonté politique forte. Après trois décennies au cours desquelles le rôle des pouvoirs publics se bornait bien souvent à ouvrir le plus grand terrain de jeu possible aux marchés, il va falloir réapprendre à gouverner.