Les marchés financiers, piètres juges de la capacité d'innovation des entreprises


Extrait de : Les marchés financiers, piètres juges de la capacité d'innovation des entreprises, Le monde économie, Par Julie Battilana, professeure associée à la Harvard Business School, 14.01.2013

La crise financière dans laquelle le monde est entré en 2008 nous a rappelé une nouvelle fois que, loin d'être parfaitement efficients - c'est-à-dire capables de refléter la valeur économique réelle des actifs échangés sur la base de l'ensemble des informations disponibles -, les marchés financiers sont faillibles.

Les comportements moutonniers des investisseurs peuvent en effet conduire à des situations dans lesquelles les prix auxquels les actions sont échangées restent durablement déconnectés de la valeur économique réelle des actifs. C'est le cas lorsque les investisseurs, bien qu'ayant des jugements erronés quant à la situation économique, s'influencent mutuellement si bien que le marché s'emballe.

Au cours des dernières années, nombre d'économistes ont commencé à reconnaître les limites de l'hypothèse d'efficience parfaite des marchés.

Ça commençait être temps, devant le résultat pitoyable de l’économie actuel, on a juste à examiner les bienfaits théoriques de la mondialisation, tout le monde a manipulé sa monnaie, subventionner et protéger par réglementation excessive leurs propres intérêts, et c’est pourquoi le G20, c’est un gros G0 pour régler les vrais problèmes.

Signe de cette évolution salutaire, certaines des études participant à cette remise en cause sont aujourd'hui menées par des chercheurs en finance formés à l'université de Chicago, pourtant l'un des bastions de la microéconomie classique fondée sur l'hypothèse d'efficience.

L'EFFICACITÉ DES ENTREPRISES

C'est le cas de Lauren Cohen et Christopher Malloy, tous deux professeurs à l'université Harvard, qui, avec leur collègue Karl Diether, professeur à l'université de Dartmouth, viennent de terminer une étude qui démontre que les marchés financiers ne sont pas capables de reconnaître l'efficacité des entreprises en matière d'innovation.

Misvaluing Innovation

We demonstrate that a firm’s ability to innovate is predictable, persistent, and relatively simple to compute, and yet the stock market ignores the implications of past successes when valuing future innovation. 

Misvaluing InnovationWe show that two firms that invest the exact same in research and development (R&D) can have quite divergent, but predictably divergent, future paths.  Our approach is based on the simple premise that while future outcomes associated with R&D investment are uncertain, the past track records of firms may give insight into their potential for future success. 

We show that a long-short portfolio strategy that takes advantage of the information in past track records earns abnormal returns of roughly 11 percent per year.  Importantly, these past track records also predict divergent future real outcomes in patents, patent citations, and new product innovations. 

S'appuyant sur l'analyse des sociétés américaines cotées entre 1980 et 2009, les résultats de leurs travaux révèlent que, bien que le succès des entreprises en matière d'innovation soit largement influencé par leur performance passée dans ce domaine, les investisseurs ne privilégient pas celles qui ont été plus performantes en matière de recherche et développement au cours des années précédentes.

Ils ignorent donc une information-clé pourtant accessible. Cette tendance ne se limite pas au marché américain, puisque les analyses menées avec les entreprises allemandes, anglaises et japonaises aboutissent au même résultat.

LES LIMITES DES MODÈLES D'ANALYSE

Quelles leçons tirer de cette étude ? Alors qu'une grande partie de la recherche et développement, jadis menée dans le secteur public, l'est aujourd'hui dans le secteur privé et est financée par les marchés, il est essentiel de corriger les erreurs de ces derniers en matière d'évaluation de la capacité d'innovation des entreprises, sans quoi le risque est de ne pas soutenir les projets innovants les plus prometteurs.

Espérons donc que les investisseurs ajusteront à l'avenir leurs modèles pour tenir compte de la performance passée des entreprises en matière d'innovation.

Par ailleurs, cette étude nous rappelle justement les limites des modèles d'analyse qu'utilisent les investisseurs. Aussi sophistiqués soient-ils, ces modèles ne rendent pas complètement compte de la réalité organisationnelle. La performance des entreprises n'est pas seulement fonction de critères mesurables.

Elle dépend aussi de critères qualitatifs tels que la culture qui les caractérise. Si les modèles fournissent des données utiles aux investisseurs, il est dangereux de croire qu'ils se suffisent à eux-mêmes.