Inequality Is The World's Greatest Threat : Thomas Piketty

Excellente entrevue avec Thomas Piketty.

Le sujet est sérieusement d’actualité, surtout pour la classe moyenne des pays occidentaux.

Qui a subi de plein fouet:

·         Les dépenses folles depuis des décennies de nos politiciens pour garder le pouvoir tout en réduisant la prospérité future du pays dû à son endettement.

·         D’avoir donné du crédit facile au peuple pour stimuler une économie par endettement.

·         Une mondialisation sans scrupules permettant aux entreprises de faire du chantage fiscal et salarial sur le dos des pays occidentaux et de la classe moyenne.

·         Une robolution qui détruit des emplois réguliers.


Inequality Is The World's Greatest Threat

Americans also ranked inequality as the greatest threat, though ethnic and religious hatred, as well as nuclear weapons, weren't far behind. Many respondents in the African nations surveyed ranked infectious diseases and AIDS as higher-priority threats than did the rest of the world. This was especially prevalent among sub-Saharan and East African nations polled, where HIV rates are much higher than global averages.

The study also makes clear how attitudes can change over time. Pew conducted a similar survey in 2007, and it's evident that opinions have shifted considerably since then. These changes might be seen as a corollary to events that took place during that time, and directly affected the regions. Pew gives the example of Europe, noting that within the continent, "more publics now see inequality as the world’s top problem compared to seven years ago, before the Great Recession and Eurocrisis."

inequality as the world’s top problem

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Source : Americans Believe Inequality Is The World's Greatest Threat. Other Countries Think Differently


Extrait : "Taxer le patrimoine ne tuerait pas l'esprit d'entreprise", L’echo, 31 octobre 2014

Thomas Piketty plaide en faveur de l’impôt sur la fortune. Pas pour enquiquiner les capitalistes, mais justement pour éviter le déraillement du système. "Le capital au XXIe siècle", la brique publiée par l'économiste sur les inégalités, est un des livres à succès de 2014. Rencontre avec la rock star de l'économie la plus controversée de la planète.

Nous l’avons dépassée. Sans nous en rendre compte, nous avons dépassé la petite grille de la Paris School of Economics. Elle donne accès à deux bâtiments anonymes, qui trônent au milieu d’un chantier sur le Boulevard Jourdan, dans le sud de Paris. Nous rencontrons Thomas Piketty dans un bureau terne, dont trois murs sont remplis de livres jusqu’au plafond. C’est ici que l’économiste français (42 ans) a durant des années épluché les registres européens et américains des patrimoines, des héritages et des revenus. Ces recherches ont accouché d’un magnum opus qui allait créer une vague de choc dans les sciences économiques et même bien au-delà. Nous le trouvons dans le couloir, en train de tirer de l’arabica d’une machine à café préhistorique. "Nous ne pensions pas rencontrer ici l’économiste dont on parle le plus, à l’heure actuelle". (Sourire). "Qu’est-ce vous pensiez? Que j’habitais dans un palais?"

Transformer une brique sur le capital en best-seller international, ne s’explique que par le fait que Piketty a touché une corde très sensible. Dans son histoire du capital au cours des 200 dernières années, il met à nu la structure qui se trouve derrière les inégalités.

Les questions soulevées sont brûlantes d’actualité.

·         Dans une allocution remarquée datant d’il y a deux semaines,

·         Janet Yellen, la présidente de la banque centrale américaine, a une fois de plus mis en garde contre l’augmentation des inégalités aux États-Unis,

·         emboîtant le pas à Barack Obama,

·         à la patronne du FMI Christine Lagarde,

·         et au secrétaire général des Nations Unies Ban Ki Moon.

inequality as the world’s top problem (1)Nous risquons, estime Piketty, de nous retrouver comme à l’époque de Balzac (qu’il cite dans son ouvrage pour décrire les conditions de vie au XIXe siècle, ndlr) où se marier avec quelqu’un de riche et obtenir un héritage étaient une meilleure stratégie pour s’enrichir qu’étudier et travailler dur. "Notre société est bien entendu très différente. La concentration des richesses est moins extrême qu’à cette époque, et le niveau de vie moyen est beaucoup plus élevé. Mais nous évoluons vers une société de petits rentiers plus riches que la moyenne. Il n’est pas rare de voir des personnes hériter de 500.000, voire de 1 à 2 millions d’euros. Et je n’exclus pas que ces héritages soient plus importants qu’à l’époque de Balzac. En particulier dans des pays comme l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne, le Japon ou la Chine, où la croissance de la population ralentit".

Cela faisait longtemps qu’un économiste ne s’était pas penché sur les héritages et autres formes d’accumulation de capitaux. Vous expliquez l’augmentation des inégalités par le constat que le rendement des capitaux est à nouveau supérieur à la croissance économique, tout comme en 1914.

Piketty: En effet. Et plus la croissance — tant économique que démographique — est faible, plus cet effet joue. La période entre 1914 et les années '70 — caractérisée par une destruction massive de capitaux à cause des deux guerres mondiales, suivie par une période de forte croissance due à la reconstruction — apparaît a posteriori comme une anomalie dans l’histoire économique.

Tout le monde s’accorde pour dire que pendant les dix prochaines années,

·         le rendement du capital sera en moyenne de 5%, alors

·         que la croissance économique ne dépassera guère 1%.

Les gens qui se trouvent au sommet de la pyramide ne doivent réinvestir qu’un cinquième de leur capital pour suivre le taux de croissance. Ils peuvent consommer le reste, ou thésauriser.

Aux États-Unis, 10% des personnes les plus riches détiennent aujourd’hui déjà 72% du patrimoine total. Si nous ne faisons rien, nous allons tout droit dans la même direction. D’un point de vue politique, cela mène certainement à des conflits. Mais d’un point de vue purement économique, cette situation peut perdurer jusqu’à la fin des temps.

Avec votre livre, vous détruisez l’essence même du rêve américain: que tous les jeunes pauvres peuvent devenir millionnaires.

C’est bien entendu possible. Mais cela n’arrive pas à grande échelle. Si vous n’avez pas de mécanisme comme l’impôt progressif sur les revenus ou l’inflation — ou une rupture comme une guerre ou une grande crise — l’histoire nous apprend que vous vous retrouvez systématiquement avec une concentration extrême de la richesse.

Mais tout compte fait, pourquoi devrions-nous nous inquiéter de ces inégalités? Si on fait abstraction des considérations morales, sont-elles mauvaises en soi?

Vous avez besoin d’un certain degré d’inégalité pour encourager les citoyens à innover et créer de la croissance. C’est ce que j’appelle "l’inégalité utile". Mais lorsqu’elle devient extrême, elle ne contribue plus à la croissance. La frontière entre les deux n’est pas très nette. Mais ce qui est clair, c’est que les inégalités extrêmes que l’on constate en 1914 — avec 90% de la richesse dans les mains de 10% de la population — n’avaient plus aucune utilité. Dans la période qui a suivi la guerre — et où la mobilité sociale était importante — on a vu le contraire. À ce moment-là, nous avons connu le plus fort développement économique de tous les temps.

«Je crois au capitalisme et au marché libre. Mais nous devons les protéger contre leurs excès.»

Cela va donc plus loin que l’équité…

Il s’agit avant tout de croissance.

·         Les sociétés extrêmement inégalitaires ne progressent plus.

·         Par ailleurs, ces situations représentent un danger pour la démocratie.

·         Cela donne à une petite élite les leviers qui permettent d’acheter de l’influence.

Une partie de la droite extrême aux États-Unis est maintenue en vie par des milliardaires: ils investissent leur argent dans le Tea Party ou dans Fox News. D’un point de vue technique, on appelle cela des dons, mais dans la réalité, ils achètent du pouvoir politique. Une politique qui va dans leur sens.

Les inégalités représentent-elles un danger plus grand pour la société que la pauvreté? Si tout le monde se porte mieux, le fait qu’un petit groupe devienne très riche ne fait aucune différence.

C’est le même discours que celui des milliardaires qui défendent les inégalités: ils prétendent que c’est dans l’intérêt de tous, parce qu’ils créent de la croissance et de l’emploi. La seule chose, c’est que ce n’est pas une manière efficace de lutter contre la pauvreté. Sans les oligarques, le levier serait bien plus important en Russie. J’ai récemment discuté avec Bill Gates, le fondateur de Microsoft et depuis longtemps l’homme le plus riche des États-Unis. Il est contre l’impôt sur les revenus et sur la fortune, et plaide pour que l’on taxe uniquement la consommation. Bien entendu, il défend ce principe car cela lui permettrait de payer moins d’impôts. Je lui ai demandé: "Vous disposez aujourd’hui de 15 ou 16 milliards de dollars, ce qui correspond plus ou moins au PIB d’un pays comme l’Égypte. Si quelqu’un vous avait dit il y a trente ans que vous devriez payer 1 milliard de dollars, n’auriez-vous pas mis Microsoft sur le marché?" Là-dessus, il n’a pas grand-chose à répondre. L’idée que certaines personnes doivent gagner l’équivalent du PIB de tout un pays pour être utiles à la société, n’a aucun sens. L’Amérique prouve que la croissance n’est pas toujours une bonne chose pour tout le monde. Là-bas, les 10% les plus riches ont confisqué à leur avantage la plus grande partie de la croissance depuis les années '80.

Les réussites de Bill Gates ou de Mark Zuckerberg ne prouvent-elles pas que la méritocratie fonctionne?

Bien entendu, vous pouvez partir de rien et devenir extrêmement riche. Mais la vraie question à se poser, c’est de savoir s’il est utile que certains patrons gagnent 10 millions de dollars par an. Est-ce que leur entreprise se porte mieux? Est-ce qu’ils créent davantage d’emplois?

·         Nous avons comparé les données de sociétés cotées en Bourse aux États-Unis, en Europe et au Japon, et nous n’avons trouvé aucun effet positif.

Nous avons pourtant bien cherché. Si quelqu’un peut me prouver le contraire, je reverrai bien volontiers mon point de vue. Mais je crois qu’à partir d’un certain niveau, le salaire ne fait plus aucune différence. La véritable méritocratie, ce serait justement que ces salaires mirobolants soient proportionnels à la performance. Mais ce n’est pas le cas. Je préférerais appeler cette remarquable mobilité sociale comme celle de "self made self serving managers", qui prennent plus d’argent que ce qui leur revient en termes de performance et de contribution à l’intérêt général.

Le professeur André De Coster de la KU Leuven, a analysé pour vous la situation en Belgique. Les informations — très partielles — font apparaître que les inégalités n’augmentent pas vraiment chez nous. Qu’en pensez-vous?

Cela correspond à ce que je constate dans d’autres pays européens. L’État Providence — bien structuré — rabote quelque peu les extrêmes. Le problème avec la Belgique, c’est qu’il n’existe aucun chiffre sur les revenus du capital. Une grande partie de la richesse est invisible, et c’est précisément cette partie qui pèse le plus lourd au sommet de la pyramide du patrimoine. Et ce n’est pas parce que la situation est actuellement plus positive, que nous devons attendre qu’elle devienne aussi grave qu’aux États-Unis. L’orientation que nous avons choisie est très claire.

Les gouvernements belges régionaux et fédéral ont opté pour la rigueur budgétaire, et rabotent les dépenses sociales. Courons-nous le risque de réduire le matelas protecteur entre les inégalités extrêmes?

Je ne connais pas suffisamment la situation belge pour avoir un avis tranché. Mais il est clair que dans la zone euro, nous sommes allés trop loin dans la réduction de nos budgets et dans nos tentatives pour réduire notre dette.

Résultat: nous nous retrouvons avec une inflation et une croissance proches de zéro. Une situation inquiétante.

Il y a cinq ans, nous avions la même dette et un même taux de chômage que les États-Unis. Aujourd’hui, le chômage augmente chez nous, alors qu’il baisse aux États-Unis. Entre-temps, notre dette n’a pas régressé, parce que le moteur économique est en panne. Dans ces circonstances — croissance atone, chômage élevé, inflation presque nulle — il est impossible de réduire cette dette. Ce sont des années — peut-être même des dizaines d’années — perdues, où nous n’investissons pas dans l’avenir. Comparez la performance des États-Unis au jour d’aujourd’hui avec celle de la zone euro: nous avons simplement choisi la mauvaise stratégie! Économiser davantage n’y changera rien.

Ne devrions-nous pas vivre selon nos moyens?

Je ne dis pas que nous n’avons pas besoin de réformes. Le système des pensions a cruellement besoin d’une harmonisation entre les régimes des employés du secteur privé, des fonctionnaires et des indépendants. Nous avons injecté énormément d’argent dans le système, et nous ne voyons pas où il va. Mais à court terme, ce n’est même pas le principal souci.

Nous devons surtout nous en faire pour la zone euro.

·         Cette architecture moribonde d’une seule monnaie, avec 18 gouvernements différents et 18 niveaux d’impôts des sociétés, ça ne fonctionne pas.

C’est le monstre que nous avons créé. Ce n’est que lorsque nous aurons créé une union européenne fiscale que nous pourrons mettre en place un système efficace d’impôt sur la fortune. En tant que petit pays, ce n’est pas possible. Et à l’échelle mondiale, chaque pays européen est un "petit pays".

Imaginons que cette harmonisation fiscale finisse par se créer au niveau européen. Est-ce que toute initiative entrepreneuriale ne sera pas tuée dans l’œuf si on écrème le capital productif potentiel?

Nous devons mener ce débat sur base des chiffres. Les grands patrimoines croissent de 6 à 8% par an. C’est en tout cas ce que racontent les magazines comme Forbes. Peut-être se trompent-ils. Quoi qu’il en soit, le premier objectif d’une taxe sur la fortune sera d’obtenir enfin de la transparence. Vous pouvez commencer avec un taux très faible, que vous adaptez à la situation économique. S’il apparaît que les patrimoines n’augmentent pas beaucoup plus vite que l’économie, ce ne sera pas nécessaire de les taxer. Mais s’il apparaît au contraire qu’ils augmentent, par exemple d’environ 7% par an, alors que l’économie ne se développe qu’au rythme de 1 à 1,5%, vous n’arriverez pas à me convaincre qu’une taxe — disons de 1% — étranglera tout esprit d’entreprise.

«Un impôt progressif sur le patrimoine a le même effet que l’inflation, mais cela permet de ne pas toucher à la situation des couches sociales les moins favorisées.»

On voit beaucoup de résistance, y compris au sein du monde politique, à aller piocher au sommet de la pyramide. Ne vaut-il pas mieux trouver un remède en bas de la pyramide, en investissant dans l’enseignement et dans la technologie, ce qui permettrait de renforcer la mobilité sociale?

En effet, il faut faire les deux. N’est-il pas incroyable que l’Italie consacre 6% de son revenu national au remboursement de sa dette, et seulement 1% à l’enseignement universitaire? Il vaudrait mieux investir six fois plus dans les universités, et éviter que les meilleurs étudiants ne s’enfuient vers les États-Unis. Le problème, c’est que cette dette ne laisse aucune possibilité.

Si votre dette souveraine est aussi incroyablement élevée que la nôtre, que pouvez-vous faire?

·         Dans le passé, ce problème a toujours été résolu par l’inflation et le règlement de la dette.

·         L’autre option est une taxe progressive sur la fortune.

Je plaide donc en faveur de cette dernière solution, parce qu’elle est plus convenable. Un impôt progressif sur le patrimoine a le même effet que l’inflation, mais cela permet de ne pas toucher à la situation des couches sociales les moins favorisées.

Pour de nombreuses personnes, taxer est plus difficilement acceptable. C’est plus idéologique.

Dans ce cas, nous devrions peut-être tout de même songer à l’inflation. L’Allemagne et la France n’ont jamais remboursé leur dette historique après la Seconde Guerre Mondiale. En 1945, elle était d’environ 200%, et en 1950, elle a été ramenée à zéro.

Est-ce à dire que nous devons à nouveau faire partir notre dette en fumée?

Ce serait l’idéal. Dans les années '50, c’est le principal levier qui a permis à l’Allemagne et à la France de réinvestir dans l’enseignement et dans les infrastructures publiques: parce qu’elles n’avaient plus d’intérêts à rembourser.

L'inflation pour réduire la dette

Mario Draghi, le patron de la Banque centrale européenne, devrait-il se dépêcher de recréer de l’inflation dans la zone euro afin de permettre aux États d’éponger progressivement leurs dettes publiques?

Pour Thomas Piketty, c’est effectivement la voie à suivre, même s’il admet que c’est moins facile à dire qu’à faire.

«Ce n’est pas évident avec 18 montagnes de dettes pour une seule monnaie. Si nous avions une dette publique commune en Europe, il serait bien plus facile de faire jouer l’inflation. La BCE ne peut même pas racheter les dettes publiques, parce qu’il est tout simplement impossible de choisir entre les pays. Le fait que les États-Unis et le Royaume-Uni s’en sortent mieux que l’Europe, s’explique surtout par l’intervention de leurs banques centrales, qui peuvent mener une stratégie fiscale expansive.»

En suggérant de taxer le patrimoine, vous vous retrouvez sur le terrain politique. Est-ce la place d’un économiste?

Je me considère davantage comme un sociologue que comme un économiste. Les sciences économiques ne sont pas exemptes de valeurs. J’aurais aussi pu écrire ce livre sans proposer d’impôt sur la fortune. Mais cela aurait été trop facile. Je livre mes conclusions, et chaque lecteur peut se faire sa propre idée. Je suis ouvert au débat.

Votre livre est pourtant récupéré par le monde politique. On entend dire à gauche: "Nous avons enfin notre gourou!"

Je n’ai pourtant pas écrit ce livre pour la gauche. Certains me reprochent d’être communiste. Quel non-sens! J’avais 18 ans en 1999. J’appartiens à la première génération post-Guerre Froide. Je ne suis absolument pas communiste, je crois au contraire au capitalisme et au marché libre. Mais nous devons les protéger contre leurs excès. En Italie, Mario Monti — dont on ne peut pas dire qu’il est de gauche — a introduit une taxe sur la fortune. Au Royaume-Uni, les libéraux ont mis sur la table la ‘mansion tax’ de 7% sur les propriétés de plus de 2 millions de livres sterling. Et je peux continuer. Cela dépasse le débat gauche-droite, c’est surtout une question de bon sens.

Source: L'Echo