Les électeurs, de mieux en mieux formés: Le triomphe des anti-systèmes

Extrait de : Le triomphe des anti-systèmes, Jean-Marc Vittori, Les échos.fr, 20/06

Pour réussir aujourd’hui en politique, il faut être « contre le système ». Au Royaume-Uni, en Italie, aux Etats-Unis ou en France. Et ce n’est guère surprenant : le système a échoué et les politiques ont renoncé à le changer.

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Elle s'appelait Jo Cox. Elle croyait en la politique. Elle y était venue par la passion des idées et de l'action, cette passion que l'on retrouve chez les militants des organisations humanitaires comme Oxfam où elle avait longtemps travaillé. Elle en est morte, assassinée par un déséquilibré. La députée travailliste anglaise faisait campagne contre le Brexit, contre la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Son meurtrier présumé, qui a lancé « Mort aux traîtres, liberté pour le Royaume-Uni » lors de sa première comparution devant la justice, est visiblement dans l'autre camp. Ce n'est pas la première fois qu'un homme ou une femme politique est tué dans le feu de l'action. Mais la fin tragique de Jo Cox résonne singulièrement, pour au moins trois raisons.

D'abord, son assassinat a constitué le paroxysme d'une campagne électorale verbalement très violente, au moins pour un pays dit civilisé. L'accord obtenu par David Cameron à Bruxelles en février a été comparé à l'échec de son lointain prédécesseur Neville Chamberlain face à Hitler à Munich en 1938. Rarement autant de faux arguments auront été proférés de part et d'autre. La presse britannique a donné une nouvelle fois la preuve de sa capacité à manier l'outrance. Et le meurtre semble avoir dégrisé les uns et les autres. Telle la députée conservatrice Sayeeda Warsi, qui a brutalement tourné le dos au « Brexit » en dénonçant « la haine, la xénophobie et les mensonges ».

Ensuite, l'histoire du référendum britannique incarne jusqu'à la caricature ce que la politique ne devrait pas être. David Cameron avait lancé l'idée en fonction de petits calculs électoraux qui risquent de lui coûter cher. L'ancien maire de Londres, Boris Johnson, semble avoir choisi le Brexit surtout pour arriver plus vite au pouvoir. Et comme souvent dans les référendums, les électeurs ne vont pas répondre à la question posée - Leave or remain, quitter l'union européenne ou y rester - mais à une autre -fermer ou non le pays à l'immigration.

Enfin, le meurtre de Jo Cox est le reflet aberrant d'une opposition radicale entre deux univers. Jo Cox était une jeune femme, brillante, passée par la London School of Economics, députée remarquée, promise à un brillant avenir. Son assassin supposé Thomas Mair est un homme, moins jeune, sans travail fixe, qui habitait chez sa grand-mère jusqu'à son décès... Autrement dit, l'une faisait partie de l'élite, l'autre non. Ce clivage a dominé la campagne électorale britannique. Les bataillons d'économistes archidiplômés qui se sont échinés à expliquer que le « Brexit » serait une catastrophe pour l'économie du pays ont sans doute eu pour effet premier d'alimenter le vote « Leave »...

Ici, le Royaume-Uni n'est plus isolé. Car l'opposition au « système » est en passe de devenir la ligne de fracture dominante dans toutes les vieilles démocraties.

·       En France, où Marine Le Pen semble aujourd'hui être le futur candidat à l'élection présidentielle le plus sûr d'avoir son ticket pour le second tour.

·       Aux Etats-Unis, où c'est la première promesse de Donald Trump face à une Hillary Clinton ultra-système.

·       En Italie, où l'étoile de Matteo Renzi pâlit au profit du mouvement Cinq étoiles qui vient de remporter haut la main la mairie de Rome.

·       En Espagne, où deux tout nouveaux partis, Podemos et Ciudadanos, troublent le jeu politique qui n'arrive pas à trouver un nouvel équilibre.

·       En Allemagne où le parti Alternative für Deutschland pourrait à son tour déstabiliser la mécanique politique l'an prochain.

·       En Autriche, aux Pays-Bas, en Grèce... Avec une clé de lecture simple sur la question de l'immigration : elle est au coeur du débat dès lors que les nouveaux acteurs penchent vers la droite extrême.

clip_image003La montée des « populismes », pour reprendre le terme le plus souvent employé pour désigner ces mouvements, n'est évidemment pas surprenante en temps de crise. Une vague brune s'était aussi formée lors des années 1930, dans la foulée de la Grande Dépression. Toute crise économique abaisse l'horizon, dissout l'espoir, plonge des foules d'hommes et de femmes dans les tourbillons de l'incertitude voire dans la misère. Le système ne tourne plus rond, et il est donc logique de se révolter contre lui. Les électeurs ont d'excellentes raisons d'être en colère.

D'autant plus que la crise que nous traversons depuis près d'une décennie se traduit par un cocktail ravageur de deux doutes profonds.

1.      Le premier doute porte sur la croissance : l'activité va-t-elle retrouver une pente de progression soutenue ou gagner à peine 1% l'an, voire finir par stagner ?

2.      Le second doute porte sur les inégalités : vont-elles encore s'accroître en condamnant au marasme de larges pans de la population ?

clip_image005Sur ces deux doutes, les gouvernants actuels n'offrent ni vision ni réflexion, et encore moins de réponses à des générations biberonnées à la certitude d'un avenir meilleur. Les populistes, eux, semblent apporter des réponses. Les citoyens y sont sensibles même si ces réponses sont illusoires. Comme on l'a vu en Grèce où les électeurs ont voté l'an dernier contre un plan de mesures que le gouvernement s'est résigné à mettre en oeuvre dans les semaines suivantes.

·       L'usure du politique va encore plus loin. Elle touche aussi les institutions. Les représentants du peuple sont de plus en plus des professionnels de la représentation, éloignés de leurs mandants.

·       Les électeurs, de mieux en mieux formés, ont de plus en plus de mal à reconnaître leur autorité et leur légitimité.

Ces dernières décennies, la vie économique a complètement changé. Les entreprises ont chamboulé leur organisation pour intégrer des salariés plus qualifiés, pour profiter des technologies de l'information. La vie politique, elle, a toujours pour matrice la démocratie représentative forgée au XVIIe siècle. Ceux qui croient en la fin de l'histoire des institutions politiques ont tort, comme ceux qui avaient cru en la fin de l'histoire tout court.

Jean-Marc Vittori